Symphonie estivale
Les voix ensoleillées de la Provence

Honore ton père et ta mère, afin d'avoir longue vie sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu Exode XX 12

Sommaire
  1. L'insecte béni des dieux
  2. Photographier les cigales
  3. La métamorphose
  4. Le chant
  5. Séquence X
  6. La ponte
  7. Vision, ouïe, odorat et autres sens
  8. L'alimentation
  9. Le mimétisme
  10. Les prédateurs
  11. La garrigue
  12. Sur le plateau de Valensole
  13. Et cætera

L'insecte béni des dieux

Cigale du garric tibicina garricola cymbalisant sur un chardon.
La renommée se fait surtout avec des légendes; le conte a le pas sur l'histoire dans le domaine de l'animal comme dans le domaine de l'homme. Jean-Henry Fabre

la Cigale de Provence, la vraie, pas celle de la fable

La Cigale symbolise la chaleur de l'été, les vacances, le soleil... mais aussi l'abondance, car loin de ressembler à la mendiante de la fable, nourriture et chaleur lui sont fournies à foison par Mère Nature. Buveuse de sève exclusivement, cicada vera ne connaît jamais la faim puisqu'elle ne vit qu'un été. Cet insecte inoffensif et jamais nuisible traîne comme un boulet une mauvaise réputation non méritée, dûe à notre illustre poète Jean de La Fontaine et sa fable (pleine de bon sens au demeurant). De grâce, lorsque vous enseignez La Cigale et la Fourmi à vos chiards, profitez-en pour une petite scéance de SVT et rétablir ainsi la vérité entomologique sur notre bestiole. N'oublions pas non plus que notre Cigale a été mineur de fond avant de mériter sa retraite au soleil.

Musicienne invisible dans la fournaise de l'été, la Cigale est l'emblème par excellence de notre garrigue ensoleillée. Sans elle la Provence en été ressemblerait à un film sans musique. A tous ceux qui aiment la Provence et ne seront jamais escagassés par les cymbalisations de nos petits chantres.


Photographier les cigales

La sublime cigale rouge tibicina haematodes cymbalisant sur un rocher chauffé par le soleil, longtot = 4 cm.

Le dieu Matos

  1. Un boitier reflex.
  2. Un objectif macro 100mm.
  3. Un billet de banque (€ ou $).

N'étant pas sponsorisé par Monsieur Canon je ne vous parlerai pas du matos en détail. Pas besoin d'un reflex de course, une cigale ça ne bouge pas beaucoup surtout à l'heure de la sieste. Le plus difficile: la repérer, à l'oreille pour le mâle, à la vue pour la femelle ou les scènes de vie (métamorphose, ponte, etc). L'œil directeur collé au viseur, l'autre scrutant les alentours comme un caméléon. Une fois la bête dans le collimateur, l'approcher à pas feutrés; l'appât (le billet!) bien en évidence, fixé au pare-soleil de l'objectif. Et voilà, clic!

A propos de clic, n'acceptez jamais qu'un imbécile résume votre activité favorite à un simple clic, qu'il ne manquera pas de mimer d'un geste méprisant. Le clic est à la photographie ce que le point est à l'écriture. Un livre ne contient-il donc que des points?

Derrière l'objectif, il y a un un œil, et derrière l'œil, en cherchant bien, un cerveau... La photographie de nature est une forme de méditation.

C'est pas beau!

Pourquoi tant d'imbéciles se croient obligés de jouer les critiques d'art dès qu'il voient une photo? Tous les goûts sont dans la nature, on aime ou pas, je respecte. Ce qui n'est pas respectable, c'est affirmer ouvertement C'est pas beau!. Une photo n'est pas forcément faite pour être belle, elle peut être documentaire. Oui, je montre les cigales, les vraies, dans leur milieu naturel. Pour les couillons, ça tranche forcément avec de La Fontaine ou les cigales en terre cuite. Mais c'est comme ça, en vrai.


La métamorphose

Grande cigale commune lyristes plebejus encore verte et tendre, agriffée à son exuvie.
La même espèce quelques heures après, cymbalisant sur une branche de cade.

De l'ombre à la lumière

A l'état larvaire, notre futur troubadour creuse des galeries souterraines à la recherche de racines juteuses. Les mauvaises langues concluront que ce comportement est peut-être à l'origine de l'expression manger les pissenlits par la racine. Mais la Cigale n'en a cure, elle n'est plus à un ragot près.

Ci-dessus, la métamorphose (ou émergence) d'une grande cigale commune lyristes plebejus. L'extraction de l'exuvie dure environ vingt minutes. Les ailes, à peine sorties des fourreaux alaires, sont compactes et pliées comme des parachutes. Vient ensuite le déploiement des ailes encore toutes froissées; repassage et séchage indispensables. Encore verte et souple, la cigale ne peut toujours pas voler et se trouve absolument sans défense face à ses prédateurs: fourmis, mantes religieuses, sauterelles, oiseaux... Depuis la sortie de terre jusqu'à l'envol, la métamorphose aura duré trois longues heures. La cigale ne chantera pas avant une quinzaine d'heures, si c'est un mâle.

Manon et la cigale

Dans Manon des Sources, Marcel Pagnol décrit parfaitement l'émergence d'une cigale:

Un après-midi, au fond du vallon des Refresquières, Manon, assise dans l'herbe sèche, regardait la carapace jaune d'un petit monstre préhistorique, qui avait planté ses griffes dans la tige d'une carotte sauvage. Le gros insecte resta parfaitement immobile, mais il se passait quelque chose à l'intérieur, car soudain son dos se fendit sur presque toute sa longueur, et une bête d'un vert tendre travailla longuement à s'extraire de cette prison. Elle était enveloppée d'ailes humides et fripées et elle grimpa lentement et maladroitement jusqu'au bout de la tige, où elle resta immobile sous le brûlant soleil de juillet. C'était une cigale. Son corps brunissait à vue d'œil, ses ailes se dépliaient et devenaient transparentes et rigides, comme du mica nervuré d'or. Manon attendait le premier envol de la bestiole...


Le chant

Remarquez le bouger de l'abdomen chez lyristes plebejus, au rythme des cymbales.
Le contre-jour met en évidence l'abdomen creux et volumineux formant caisse de résonance chez une cigale grise cicada orni.

Importun coumo uno cigalo

Le terme officiel pour le chant des cigales est cymbalisation. Le double organe de chant est appelé cymbales.

A la différence des papillons, libellules, sauterelles, et autres insectes très répandus, les cigales sont relativement méconnues car il faut faire un minimum d'effort pour les apercevoir sous leur camouflage qui se fond avec les écorces des arbres. Leur chant par contre est très familier, mais le fameux ksè ksè n'est que le chant ou cymbalisation d'une seule espèce, la cigale de l'orne ou cigale grise, parmi la vingtaine qu'héberge la Provence et le Sud de la France en général. Chaque espèce est différente et possède sa propre mélodie: les plus petites, 2 cm de long avec les ailes, émettent un sifflement à peine audible, ou un imperceptible tic tic tic comme la cigalette argentée, alors que la plus grande (5 cm), la cigale commune ou cigale plébéienne, possède le chant le plus puissant. Chez cette espèce, la position ailes rabattues sur la branche correspond à un pic de cymbalisation. L'abdomen ainsi dégagé peut osciller librement dans un mouvement de va-et-vient ample et très rapide, modulant les vibrations des cymbales pour un chant particulièrement mélodieux. C'est pourquoi cette espèce a besoin d'une petite branche pour chanter, contrairement à la cigale grise qui préfère les troncs ou les grosses branches.

Chez les cigales seul le mâle chante ou cymbalise; c'est son appel nuptial pour attirer la femelle.

Une sono sous les aisselles

Les cymbales ou organes de chant, sont situées sous l'abdomen; ce sont deux petits dômes striés faits de la même matière que la carapace (en chitine) et actionnés par des muscles. Le fonctionnement des cymbales est tout à fait comparable à celui de nos haut-parleurs: une membrane mise en mouvement par un moteur; l'abdomen creux et volumineux fait office d'enceinte acoustique.

Cymbalisations de cigale plébéienne lyristes plebejus et cigale de l'orne cicada orni.

Séquence X

Rencontre de deux cigales grises cicada orni.
Sculpture naturelle sur l'écorce d'un tronc de mûrier.
Détail anatomique d'un tronc d'amandier.

L'accouplement

La vie des cigales, véritables nymphos, se résume à quelques scènes basiques et répétitives, mais parfois spectaculaires: émergence, chant, camouflage, alimentation, copulation, copulation, encore, ponte, copulation...

La rencontre des deux sexes dure environ un quart d'heure. C'est la femelle qui fait le premier pas vers le mâle, séduite par sa cymbalisation. Les partenaires sont toujours enlacés comme sur la photo, le mâle s'agriffe à la femelle qui se cramponne au support (ici une écorce rouge d'amandier) et supporte le poids du mâle. S'ils sont dérangés, ils se séparent mais restent attachés un long moment par l'extrémité de l'abdomen en opposition. Les cigales ne pensent qu'à ça! A peine l'affaire conclue, le mâle se remet à cymbaliser invitant une nouvelle femelle à venir le rejoindre. Pendant ce temps, la femelle fécondée est partie pondre dans une branchette ou une tige quelconque.


La ponte

Cigale des montagnes cicadetta montana à la ponte; longtot = 2 cm.

Adepte de la seringue

Les cigales introduisent leurs œufs par centaines dans toutes sortes de végétaux: branches, écorces, tiges dans les herbes... avec leur tarière, sorte de seringue courbe que la femelle porte sous l'abdomen. En dehors de la ponte, la tarière est plaquée contre l'abdomen et ne se voit pas. Ca ne pique pas, ce n'est pas un dard. Les œufs écloront un mois plus tard; les larves de 1,5 mm de long se laisseront choir au sol où elles s'enfouiront pendant au moins deux ans. Dans le sol, les larves se nourrissent exactement comme les adultes aériens mais en puisant la sève par les racines.


Vision, ouïe, odorat et autres sens

T'as de beaux yeux...

Elles possèdent cinq yeux: deux gros yeux composés de chaque côté de la tête, et trois ocelles rouges semblables à trois petits rubis répartis en triangle sur le devant de la tête. Les cigales arborent ainsi le triangle rouge 🔻, symbole de la lutte ouvrière du 1er mai 1890 pour une journée de huit heures de travail, huit heures de vie privée et huit heures de sommeil.

Si les cigales jouissent d'une très bonne vue, elles seraient nettement moins bien dotées côté audition. Mâles et femelles sont bien pourvus de deux oreilles, situées dans la partie supérieure de l'abdomen, dont le tympan est appelé miroir. Mais, d'après les spécialistes, ces insectes ne perçevraient qu'une bande passante relativement limitée correspondant aux fréquences voisines de la cymbalisation et seraient sourdes à tous les autres bruits. Nous-mêmes n'entendons pas tous les sons: nous sommes sourds aux infra-sons et aux ultra-sons alors que beaucoup d'animaux les entendent.

Les cigales perçoivent les odeurs et les mouvements de l'air, et peut-être plus encore, grâce à leurs antennes, véritables détecteurs polyvalents hyper-perfectionnés.


L'alimentation

Une paille, s'il vous plaît

Petite cigale noire cicadatra atra se nourrissant sur une branche de pin. Son rostre, bien visible sur la photo, lui permet de percer l'écorce et de boire la sève comme avec une paille. Les cigales ne mangent pas, elles boivent!


Le mimétisme

Remarquez le mimétisme de la cigale grise cicada orni avec l'écorce d'amandier.
Cigale de l'orne cicada orni sur une vieille branche d'amandier.

Tenue de camouflage

Notre fameux cacan provençal (photo) appelé aussi cigale de l'orne cicada orni ne trahit sa présence que par son assourdissant ksè ksè qui perturbe la sieste sous l'amandier. Quant aux cigalettes, présentes surtout dans les herbes, elles sont invisibles du fait de leur petite taille (2 cm ailes comprises) et de leur rareté. Les cigales se fondent avec leur décor, en particulier sur les écorces des branches et des troncs. C'est ce qui les rend si difficiles à voir; il faut les chercher! De plus, contrairement aux papillons, elles ne passent pas leur temps à voler et ne s'envolent que pour changer de perchoir ou pour rejoindre le mâle. Voilà pourquoi les photos de cigale en vol sont rares. Si les cigales paraissent oisives sur leur branche, elles sont capables de décoller brusquement en lançant un jet d'urine lorsqu'elles sont dérangées; elles volent très bien et rapidement.


Les prédateurs

Pauvre petite cigale des montagnes cicadetta montana prise au piège!

Une cigale pour le quatre-heures

Les cigales craignent bon nombre d'insectes comme les fourmis, les mantes religieuses, les guêpes et frelons... mais aussi les oiseaux: mésanges, moineaux, geais, pies...


La garrigue

Herbes de Provence, à consommer sans modération.

Le paradis des cigales dans un cagnard d'enfer

Thym, sarriette, lavande sauvage, pin, cade, chêne, caillasse... Aucune photo ne peut traduire la chaleur intense, le bruit assourdissant des cymbales et la senteur subtile de la garrigue.


Sur le plateau de Valensole

Abeille butinant un brin de lavande pour nous faire du bon miel typique de la région.
Le fameux cabanon de Puimoisson en Haute-Provence. Aujourd'hui, en partie rénové, il est équipé d'un toit tout neuf avec de jolies tuiles provençales roses, porte et volets, murs ravalés. A suivre...

La lavande

Au pays des cigales, comment ne pas faire un tour dans les champs de lavande? Plateau de Valensole, début juillet. La lavande est à son apogée, c'est le début de la récolte. Les lavandes sont entassées dans des remorques qui sont conçues comme de gigantesques cocottes-minutes. Attelées à un tracteur, ces remorques sont conduites à la distillerie où de la vapeur bouillante est directement injectée dedans pour récupérer l'huile essentielle.

Le cabanon de Puimoisson

Le cabanon-pigeonnier des Coulettes est sans doute le site le plus photographié du plateau de Valensole. Ce petit cabanon pittoresque est resté complètement à l'abandon durant une éternité (la photo date de 2000). A l'origine, il devait être splendide avec son pigeonnier encore visible au sommet d'un mur sous le faîte. A l'intérieur, on trouve les vestiges d'une mangeoire; il servait donc aussi d'étable, pour des ânes probablement. Ces petits cabanons, symboles de la Provence d'autrefois, étaient utilisés comme abris par les cultivateurs où ils pouvaient ranger leurs outils et s'y réfugier quand un orage soudain éclatait (fréquent dans la région, en fin d'après-midi).

Aujourd'hui restauré, le cabanon-pigeonnier des Coulettes a retrouvé sa splendeur au milieu des lavandes. Murs ravalés, toiture en tuiles roses, portes et volets... Prêt pour Airbnb?


Et cætera

Le Moulin de Montfuron dans le Luberon, près de Manosque sur la route d'Apt.
La Provence, c'est aussi la Méditerranée.
La chapelle Saint-Sixte à Eygalière.